Créateur de souvenirs
20-21 juin – Le Devoir
Pour le gouvernement conservateur, Radio-Canada constitue une sorte d’aberration à la fois politique et économique. C’est une entreprise vouée à la faillite, qui produit des biens non rentables, et une sorte d’organisation qui se situe en marge de la majorité des citoyens. La preuve en est que la SRC et la CBC recueillent des cotes d’écoute inférieures à celles de leurs concurrents privés. Des esprits malins pourraient répondre que l’entreprise médiatique préférée des conservateurs, Canwest, qui possède Global et le National Post, n’arrive pas à vendre sa camelote de droite à la population. Ce n’est pas parce que c’est privé que cela répond mieux à ses besoins.
Je veux toutefois me situer à un autre niveau. Celui du service public, qui coûte de l’argent, bien sûr, mais qui construit les hommes et les pays. Car avec le raisonnement des conservateurs à propos de la SRC, on fermerait les écoles et les hôpitaux, et on les solderait dans une grande vente pour les confier à l’efficacité redoutable du privé. Voilà probablement pourquoi les conservateurs doivent allonger des milliards pour sauver GM et Chrysler qui, on le sait, sont des entreprises d’État incapables de productivité et d’innovation. Le ridicule n’a jamais tué en politique canadienne.
Pour défendre la SRC, que j’ai critiquée plus souvent qu’à mon tour, j’ai plutôt envie d’expliquer ce que je dois à la société d’État.
Je ne serais pas ce que je suis si Radio-Canada n’avait pas existé. Je ne parlerais pas ce français correct que j’ai toujours parlé et que je n’ai pas appris à l’école, tout comme mes cinq frères et soeurs. Je ne sais pas si j’aimerais la musique classique ou le théâtre. Ce dont je suis certain, c’est que, si la télévision avait été confiée à Pierre Karl Péladeau, je ne saurais même pas ce que sont le théâtre et la musique classique. Je ne saurais pas non plus ce que sont la danse et le français dans le sport. J’ignorerais que des poètes chantent Mon pays et Le Phoque en Alaska et croirais que la chanson se résume à Michel Louvain, que j’aime bien, et à Joël Denis.
Des souvenirs. Le hockey de René Lecavalier, la liberté de pensée de Jacques Normand, les émissions de Jacques Boulanger, le théâtre le dimanche soir, les premières séries policières, l’écriture de Lemelin, de Dubé. Nous ne sommes pas dans le marginal et l’inutile, nous sommes dans la construction d’un pays, dans le développement d’une dramaturgie qui donnera naissance à une cinématographie. Il n’y a pas de cinéma québécois sans la dramaturgie télévisuelle que Radio-Canada a suscitée, puis qu’elle a continué jusqu’à aujourd’hui d’encourager. Je parle d’un lointain passé, car c’est celui qui m’a construit. Une sorte d’équilibre entre la Culture avec un grand C et la culture avec le petit c de la culture populaire. Dans le monde conservateur, il n’existe que le petit c, comme dans cul, et jamais le grand C, comme dans Culture. Radio-Canada m’a appris que Molière faisait toujours rire et que Gilles Richer avait du génie, qu’on pouvait aimer en même temps Léo Ferré et un match de football bien décrit. Je ne serais pas ce que je suis sans cela, et nous sommes des milliers ainsi.
Encourager l’ouverture
J’ai eu mille problèmes pendant mon passage dans cette maison bureaucratique et timide en information. Mais jamais on ne m’a interdit un sujet, un intérêt et, surtout, on a toujours encouragé une ouverture sur le monde. Imaginons notre connaissance du monde depuis 40 ans limitée à celle de Pierre Karl Péladeau et de CTV. Nous ne connaissons rien, nous ne comprenons rien, nous ne savons pas que la planète flambe, mais nous savons en lisant Le Journal de Montréal que Nathalie a gagné un million au Banquier.
Il faut mentionner ici la CBC, qui avec moins d’audace que la SRC lutte contre l’hégémonie de la culture américaine véhiculée par les chaînes privées que les conservateurs veulent encourager en affaiblissant Radio-Canada et en favorisant les productions rentables par le Fonds de la télévision.
Mais revenons ici à Radio-Canada, car la réticence des conservateurs à assurer un financement adéquat à la société d’État tient bien plus à sa branche francophone qu’à sa contrepartie torontoise. CBC ne plaît pas, mais sa part du marché anglophone est négligeable. On peut laisser la chaîne dans son statut de chaîne culturelle canadienne. La chaîne québécoise, par contre, ne cesse de proclamer l’unicité québécoise. Et ce gouvernement qui reconnaît la nation québécoise a horreur de tout ce qu’elle exprime.
Je parlais des souvenirs qui m’ont construit quand j’étais petit. Mais vieux que je suis maintenant, je possède les mêmes besoins, et nous sommes des centaines de milliers à souhaiter la même ouverture d’esprit. Cet équilibre entre le complexe et le simple, cette porte ouverte sur l’ensemble du monde sans que la synergie TVA élimine une information, une chanson, un film.
Souvenirs. La voix de René Lecavalier. Essayez d’imaginer maman Plouffe. Moi et l’Autre. Et récemment, La Petite Vie, Sophie Paquin, Les Invincibles. La même tradition de la SRC qui réussit à composer entre populaire et qualité. Essayez d’imaginer un monde inventé par Péladeau et Snyder. Essayez d’imaginer une télé animée par le Banquier.
http://www.ledevoir.com/2009/06/20/255892.html
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